"Ombres"
Première partie
"Crépuscule"
- Chapitre II -
Il marche dans la rue. Il ne fait attention à rien. Il essaye de se souvenir dun rêve, de ce rêve, mais tout lui échappe. Chaque nuit il ressent de plus en plus de sensations en vivant ce songe. Chaque nuit, cela semble différent et pourtant si semblable. Cest un peu comme un cycle. Ces sensations reviennent à intervalle régulier.
Il se sent à la fois mal et pourtant il y a toujours la présence de cet autre soi qui lui apporte un plaisir intense.
Heïan sarrête. Il pose ses yeux violet lumineux sur une vitrine mais son regard nexprime que le vide. Il secoue la tête. Un café lui ferait du bien.
Il rentre dans un établissement et prend une place près de la fenêtre. Il observe les passants et le trafic tout en se disant que ces êtres évoluent dans un autre monde que le sien. Il serait incapable de reconnaître quelquun tellement ce lieu, ces gens lui semblent étrangers.
Soudain il croise Ses yeux. Un instant seulement.
Heïan vient de se faire transpercer par un regard améthyste qui le fige.
Une brèche souvre dans lEspace-Temps. Il sy engouffre. Il se souvient. Mais tout est si fugitif et insaisissable.
Anantâ
Une forme seffondre par terre.
Heïan vient de sombrer dans des limbes immatérielles...
***
Il sest montré. Je ne pensais pas quil le ferait si tôt. Cest la preuve que jattendais !
Il pense que je suis comme Harkën et les autres. Il se trompe. Je suis différente. Je sais quil est le Passeur. Je nai pas le droit de prononcer son nom. Je nai même pas le droit de le savoir.
Mais je le connais.
Je lai su dès le début ! Je suis le Temps. Je suis insaisissable et incontrôlable. Je suis là depuis si longtemps.
Si longtemps que même le Passeur et les Ténèbres ont oublié mon rôle.
Heïan, je nexiste et je nexisterai à tout jamais que pour toi...
Pourtant personne ne doit le savoir. Je dois continuer à être Kalhî, Démon du Temps, serviteur des Ténèbres jusquà ton avènement ! Continuer à être un des sept Seigneurs de la Déchéance...
***
Heïan ouvre les yeux. Doucement. Difficilement.
Une douleur lancinante lui parcourt lesprit pourtant il na pas vraiment mal. Cest un peu comme si son rêve continuait dans la réalité. Il en retire un certain bien-être.
Tout est blanc et aseptisé autour de lui mais il ne peut sempêcher de trouver un côté glauque et sinistre au lieu. Des chuchotements lui parviennent. Il tourne la tête. Un femme aux traits tirés et fatigués parle à un jeune homme qui ne semble pas lécouter. Corps dans la réalité, âme dans le rêve. Tout comme lui...
Le jeune homme a la peau sur les os et le teint livide. Il semble désabusé mais pourtant dans ses yeux continue à briller un éclat. Un peu comme s'il gardait espoir de découvrir ce après quoi il na de cesse de courir.
- De toute façon tu nécoutes pas ce que je te dis, murmure la femme dans un sanglot étouffé.
Il pose un regard vide sur elle, comme s'il lui disait dans un silence explicite, "Je ne veux pas de ton aide ! Je ne veux pas que les choses changent !". Phrase répétée et encore répétée.
Elle se lève. Elle a compris ? Laccepte-t-elle ? Reviendra-t-elle ? Heïan ne sait pas. Il narrive pas à comprendre ce que ressent cette femme.
La porte se ferme rendant à la pièce son silence feutré et oppressant.
Heïan reporte son attention sur le jeune homme. Ce dernier le regarde, le fixe même. Ses yeux sont dun rouge sang profond. Ses cheveux de la même couleur sont courts et seulement une longue mèche lui tombe sur le visage. Il lui sourit.
Heïan reste un peu interloqué. Cest un peu trop spontané comme attitude pour lui. Il est du genre sombre. Bon cest vrai quil cultive cette personnalité de "beau ténébreux" comme dit Skye mais il nest pas très sociable, il faut le reconnaître. Pourtant il se surprend à rendre son sourire à linconnu.
- Cest ma tante. Elle sobstine à vouloir me changer mais je ne veux pas, murmure-t-il. Il sassoie sur le coin du lit en fixant toujours Heïan de son regard de braise. Je souffre dun des grands maux du XXème siècle !
Son regard est rieur maintenant, presque innocent. Il relève sa manche et exhibe son bras. Des veines bleues ressortent mais les multitudes de traces de piqûre donnent un reflet mauve à la peau.
- Je suis juste un junkie. Un sale junkie de merde incapable de décrocher ! rit-il. Jai fait une putain doverdose il y a deux jours. Ils préfèrent me garder encore. Ma tante doit y être pour quelque chose. Je mappelle Khen. Et toi ?
- Heïan.
- Tu as une tête de "good boy". Tu connais pas la vie dont je te parle ! Jeunesse dorée !
- Et alors ? Tu me méprises pour ça ? Tu te crois supérieur à moi parce que tes accro à lhéroïne ?
- Peut-être... Pourtant jaime bien la lueur de désespoir qui brille dans tes yeux. Tu as lair de te foutre de tout.
Heïan ne sait pas très bien quoi répondre. Il a une étrange sensation. Qui est ce type à qui il parle ? Ce serait facile de répondre à cette question en disant que Khen a le cerveau complètement lobotomisé par la drogue mais ce serait aussi trop simple. Son instinct lui souffle quil y a quelque chose dautre, quelque chose quil nest pas à même de comprendre.
Du moins pour linstant...
***
Tu as raison Heïan. Khen nest pas ce quil paraît être. Toi seul peut sentir sa vraie nature. Pourquoi Heïan ? Parce que Khen et moi-même ne formons quun tout !
Je suis lun des sept Seigneurs de la Déchéance. Je suis Harkën, démon de la Souffrance. Je vis au milieu de vous, les humains. Pauvres créatures chétives qui sont soumises à notre volonté. Vous subissez ce que nous sommes.
Kalhî pense quelle taura avant moi. Je nen suis pas aussi sûr. Je veux te posséder, Heïan. Je veux être celui qui te montrera ce quest réellement ton monde, mon monde.
Car tu appartiens à ces deux univers qui se côtoient.
La Terre et lAnantâ...
***
Heïan tourne la clef dans la porte. Il entre dans le hall. Cest un vaste appartement clair et agréable à vivre. Ses parents vivent à létranger. Il est livré à lui-même la plupart du temps. Du fric, un superbe appart, des vieux qui ne font pas chier... Khen a raison de dire quil a une jeunesse dorée.
Rien que des avantages et aucune emmerde !
Et pourtant...
Heïan ouvre le frigo. Faudrait quil fasse des courses. Il na pas envie. Il attrape une bouteille de bière. Il commandera une pizza. Pas besoin de se prendre la tête. Il se saisit de son paquet de clopes. Des gauloises, ses préférées. Il regarde la cigarette avant de lallumer.
- Vous devriez faire attention au tabac. Et à lalcool aussi. Je sais que vous êtes jeunes mais réfléchissez tout de même aux séquelles que votre corps dadulte devra endurer ! avait expliqué le toubib avant de lui dire quil pouvait quitter lhosto et que tout était en ordre...
Il avait fait une simple baisse de tension. Une syncope ordinaire. Pourtant ce quil avait vu juste avant de sombrer navait rien dordinaire.
Ce quil avait vu ? Mais quavait-il vu réellement ? Cétait plus une sensation quune vision.
Heïan prend une gorgée de bière.
- Une vision ! Bordel je parle comme si je venais de voir la sainte Vierge ! murmure-t-il.
Il continue à boire sa bière presque frénétiquement. Il repense aux paroles de Khen, à son expression, à son regard. Il ne comprend pas pourquoi le visage de ce type ne peut se détacher de son esprit. Une deuxième bière puis une troisième.
- Je me shoote pas à lhéro mais je crois que je suis aussi paumé que lui.
Heïan enlève son T-shirt. Il a chaud, trop chaud. Le sol semble se dérober sous ses pieds. Une multitude de voix frappent son esprit perdu. Il se prend la tête entre les mains.
Mal, jai mal !
Il se demande ce quil lui arrive. Il nen peut plus. Tout sécroule. Tout nest quillusion !
La sonnette retentit.
Stop. La douleur le libère. Comme si cette présence derrière la porte faisait taire en une fois tous les tourments de ses moments de solitude et disolement.
Heïan se lève péniblement. Il marche vers la porte. Sa tête tourne. Il a rien mangé de toute la journée et la fatigue intensifie leffet des quelques bières quil vient de senfiler en lespace dun quart dheure.
Il ouvre la porte.
Mauvaise surprise.
- Bonjour Heïan, murmure la jeune fille timidement.
- Salut Sam, répond ce dernier en ne cachant aucunement le déplaisir quil a de la voir.
- Je passais dans le coin et... euh... Comme on ma dit que tu avais eu un petit malaise, je me demandais comment ça allait.
Manquait plus quelle pour que le tableau soit complet.
- Ça va, lui répond-t-il quand même.
- Je peux rentrer ?
Il veut refuser mais il se rappelle de la sensation qui le déchire lorsquil est tout seul. Sans un mot il linvite à rentrer.
Elle marque un temps darrêt. La surprise se lit sur son visage. Elle ne pensait pas que ce serait si facile. Elle le suit. Un espoir rejaillit dans son coeur. Peut-être que tout nest pas perdu, peut-être quHeïan a encore des sentiments pour elle. Peut-être que...
***
Harkën est assis sur le canapé bleu ciel du salon. Il reste invisible tant quil ne désire pas se montrer aux humains. Il passe une main dans ses cheveux rouge sang et pose un regard de braise sur la jeune fille qui vient dentrer à la suite dHeïan.
- Je veux posséder Heïan et tout ce quil possède lui-même, murmure-t-il un sourire cruel étirant ses lèvres fines et pâles. Je veux que la Souffrance imprègne sa vie. Je veux que la Souffrance devienne sienne comme je veux quil devienne mien.
- Tu mas fait venir pour cela ? demande une voix derrière lui.
- Jaimerais que tu me rendes un petit service, Phraïm.
- Que me proposes-tu en échange ?
Harkën se retourne vers son congénère. Phraïm, Démon de lEnvie, dictateur des faiblesses humaines, instigateur de la Tentation, a des cheveux courts dun brun profond et des yeux sombres. Son teint à lui aussi est dalbâtre.
- Je mengage à te rendre un service moi-aussi.
- Quel genre ?
- Quelque chose de la même importance que ce que je vais te demander.
- Et tu veux ?
- Que les choses se terminent dune certaine manière entre eux cette nuit. Il ny aucun problème pour la fille, elle nattend que ça mais...
- Heïan semble plus réfractaire, non ? interrompt Phraïm. Tu joues avec le feu, Harkën. Tu es en compétition avec Kalhî sur ce coup-là. Malheureusement elle a lair dêtre on ne peut plus sérieuse. Fais attention. Elle ne rit plus !
- Et alors ? Je VEUX Heïan et ce nest pas le Démon du Temps qui men empêchera ! Tu acceptes mon marché ?
- Oui mais je décline toute responsabilité en ce qui concerne ce que tu feras après.
Phraïm séloigne. Il se dirige vers les deux jeunes. Deux immenses ailes noires apparaissent dans son dos. Deux ailes aussi sombres que les ténèbres.
Harkën regarde avec une satisfaction non dissimulée Phraïm disparaître dévoilant la silhouette dHeïan sapprochant de Sam, la prenant dans ses bras, lembrassant et la déshabillant doucement...
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© 1999
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