"Ombres"

Première partie
"Crépuscule"

- Chapitre I -

 

 

Plafond blanc...

Il vient d’ouvrir les yeux. Son rêve continue-t-il ? Il ne sait pas. C’est comme un arrière goût amer qui lui imbibe les sens. Un sentiment que tout ce qu’il est n’est qu’une illusion.

Non. Que cette vie qu’il s’obstine à vivre n’est pas la sienne...

Il attrape sa montre. Midi...

- Merde ! J’ai encore loupé les cours, murmure-t-il d’un air désabusé.

Son regard se pose sur des cadavres de bouteilles. Il reste encore un fond de vodka.

- C’est vraiment pathétique de se bourrer la gueule tout seul.

Seul ?

Une forme remue dans les draps à côté de lui. Une tête blonde en sort. Elle est plutôt mignonne mais putain qu’est-ce qu’elle fout là ? pense-t-il.

- Heïan, je me souviendrai de toi ! Refais-moi signe quand t’auras de nouveau le cafard, mon chou ! rigole-t-elle en remettant sa robe noir moulante. Je prends ce que tu me dois. Tu as de la chance, normalement j’aurais dû te demander le double mais ce n’est pas tous les jours qu’on tombe sur un client comme toi !

Déjà elle se lève, se saisit des billets froissés qui traînent sur la table de nuit. Elle ramasse ses affaires, passe quelques courtes minutes dans la salle de bain. Lui n’arrive pas à réagir. C’est le trou noir total. Le bruit de la porte le fait sursauter. Il se lève enfin.

Heïan se passe une main dans ses cheveux noirs en se disant que ce réveil a des arrières goûts de déjà-vu à la télé.

- Génial. Dans quinze jours je me fais le remake de Leaving Las Vegas.

***

- Mmmh j’aime bien son aspect jeunesse décadente et désabusée. Dommage qu’il ne se souvienne de rien !

- S’il se souvenait, cela aurait moins de charme. Laisse-le goûter aux joies de la descente aux Enfers. Il prendra conscience de ce qu’il est petit à petit. Pas de précipitation.

- J’ai hâte de le rencontrer.

- Sous quelle forme ?

- Celle qu’il désire !

- Inutile de te demander ce que tu entends par "désir".

- Je suis peut-être Souffrance mais j’aime aussi le plaisir. Tu n’oserais pas me soutenir que tu n’y as pas pensé aussi !

- Je l’aurais avant toi.

- J’en doute !

- J’ai des avantages que tu n’as pas !

- L’attirance que nous provoquons chez les humains n’a rien d’une quelconque préférence sexuelle. On charme leur âme, c’est tout !

- Mmmh, serais-tu jaloux ?

- Non mais ce genre de discussion avec toi ne mène à rien, Kalhî. Tu ne prends rien au sérieux.

- J’ai d’autres valeurs que les tiennes, Harkën.

- Des valeurs ?

- La Souffrance et le Temps sont des choses tellement éloignées !

- Mais tellement semblables dans la douleur qu’elles imposent aux Humains...

***

Heïan est complètement crevé. Il n’a même pas essayé de se souvenir de hier soir. Il n’en a rien à foutre d’ailleurs. Il se dirige vers la chaîne Hi-fi en attrapant une cigarette au passage. Il l’allume toute en choisissant un cd qui serait capable de le tirer de l’état semi-comateux dans lequel il se trouve depuis son réveil. Post Orgasmic Chill. Pourquoi pas ?

I awake, from blood, thick dreams,
Washing blame, from my knees

Il s’allonge sur le parquet froid se laissant porter par la musique entêtante et sombre.

Softly donne, so secretly,
I’m awake as Charlie Sleeps

Il essaye de se rappeler l’étrange rêve qu’il a fait cette nuit. Un truc bizarre...

A lone brother,
A lone sister,
A home cover,
Alone

C’était un peu comme si l’espace d’une nuit, il avait revécu un moment de sa vie. Pourtant cet autre qu’il avait été l’espace d’un rêve n’était pas lui.

I awake, dry the scream,
Spit the vile breathe, till my tongue bleed

Il avait apprécié cet "autre".

Thinks it’s all gone, famously,
Broke the hard girl, good to please

Mais ce n’était qu’un rêve, un obscur fantasme tout au plus !

Tell it like it is,
Tell it like it is

Heïan se lève. Il en assez de se prendre la tête avec des conneries. Soudain il s’arrête.

Tell the sordid truth

On l’observe.

Tell them

Il n’y a personne pourtant.

Tell it like it is

Encore une impression fugitive qu’il ne comprend pas...

Tell them.

Comme tout le reste d’ailleurs.

***

- Qu’est-ce que tu foutais bon sang ! On t’a attendu pendant plus d’une demi-heure à midi !

- Calme-toi Jimmy ! Regarde sa tronche ! Il est complètement éclaté. Alors on supporte plus la vodka Heïan ?

- Ta gueule Shaïdi ! Tout ce que tu me dis m’arrive avec un effet disto alors ferme-la !

- Waouh tu disais pas ça hier quand tu draguais cette blonde ! Je te préfère mort bitu avec le sourire ! T’étais plutôt dans le trip "c’est bô la vie !"

- T’as déjà vu un mec avec la gueule de bois qui est heureux ? répond sèchement Heïan. Et puis la gonzesse c’était plutôt du genre conclusion assurée.

- Ne me dis pas que tu t’en es aperçu que ce matin ? rigole Jimmy.

- Je me souviens de rien.

Shaïdi ne dit plus rien. Il se marre. Il passe une main dans ses cheveux courts et de jais avant de poser un regard vert limpide et clair sur Heïan.

- T’en loupes pas une !

- Allez on y va. Ça serait con d’arriver en retard ! presse Jimmy.

- C’est l’hôpital qui se fout de la charité ou quoi ? Tu nous la joues petit étudiant motivé aujourd’hui, se moque Shaïdi.

- Tu me lourdes crétin !

Jimmy remet sa veste en jeans. Il pose un regard gris et insistant sur ses deux copains. Ces derniers se décident enfin à bouger à leur tour.

***

- Je suis déçue, murmure Kalhî.

- Qu’est-ce que tu imaginais ? répond Harkën. Qu’il serait différent de tous ces petits cons à la jeunesse dorée ? Des parents qui ne font pas chier, qui se contentent d’approuver et de cracher du fric. Heïan n’y échappe pas. Il a grandi dans ce milieu. Mais ne trouves-tu pas que tout cela rend les choses terriblement plus intéressantes ?

- Peut-être...

- Nous sommes leur déchéance et leur ultime espoir. Nous sommes leur Jugement et leur Grâce. Ils nous craignent mais pourtant nous réclament. Que serait le bonheur sans le malheur ? Nous sommes à la fois Justice et Injustice.

- Heïan ne tombera pas, lui.

- Non il s’est juste égaré, trompé d’existence.

***

- Waouh ! Qu’est-ce que tu nous as fait Skye ! s’exclame Shaïdi.

- Tu aimes ?

Heïan, Jimmy et Shaïdi regardent leur amie passer une main sur son crâne qu’elle a complètement rasé. Skye est une noire assez grande. Elle s’habille la plupart du temps comme un vrai mec mais on ne peut s’empêcher de la trouver extrêmement féminine et mignonne. Elle parle comme un mec avec un petit accent toujours craquant et terriblement sexy.

- Pas mal ! répond Shaïdi en rigolant.

- Tu fais un peu Skin sur les bords, la charrie Jimmy.

- Rien foutre de tes considérations à la con, mec ! Moi je m’aime comme ça !

- Tu fais quelque chose ce soir ?

- Woh Heïan, tombeur de mes nuits ! Après les blondes, tu passes aux blacks ? Il te les faut toutes ? se moque Skye.

- Oh les cons ! Heïan se passe une main sur la figure. Dites-moi directement qui est pas au courant de cette histoire, ça sera plus court ! Merde, pouviez pas la fermer !

- Y a Sam qui est pas au courant encore, répond Skye.

- Pffff...

- Tu devrais lui dire que y a vraiment plus RIEN... Enfin mets les choses au points quoi ! Elle s’accroche désespérément à toi.

- C’est de ma faute à moi ?

- Disons que quand on fait le coup à une bonne femme folle amoureuse de toi de la folle nuit d’amour et du gros niage le lendemain matin, ben faut assumer ! commente Jimmy.

- Laisse tomber Jim, Heïan c’est le genre de mec qui prend son pied, qui fait le salaud sans s’en rendre compte et qui n’en a rien à foutre du petit coeur tout sensible d’autrui ! rigole Skye.

Les quatre jeunes gens rentrent dans l’auditoire à peine à moitié rempli. Ils choisissent une place ni trop loin, ni trop près. Ils s’installent et continuent leur conversation jusqu’à ce que le prof arrive.

***

Je me demande parfois si j’ai eu raison... Je le regarde, je les observe. Il ne peut me voir et j’ai décider de rester invisible à leurs yeux. Harkën et Kalhî se rendent-ils compte de ce qu’il est réellement, de ce qu’il peut devenir ? Continueraient-ils ce défi qu’ils se sont lancé s'ils savaient avec quoi ils jouent ?

Je suis à la fois semblable à eux mais je suis quand même différent. Harkën est Souffrance, Kalhî est Temps. Ils considèrent que je suis Mort. Ils ont tort.

Je suis le Passeur.

Tout se met inexorablement en marche.

Ainsi je suis, ainsi ils sont, ainsi il sera.

Ainsi est l’Anantâ...

 

note de l’auteur : Skin est la chanteuse de Skunk Anansie et pas un Skin ICQ ou Winamp... ^_^ On sait jamais...


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© 1999 Elvire de Cock pour "Ombres" - Tous droits réservés.
© 1999 Virgin Records LTD pour les paroles de "Charlie Big Potato" par Skunk Anansie (extraites de l’album Post Orgasmic Chill)